Former à l'ère de l'IA : ce que les directeurs L&D doivent retenir
- Par
Pollen
- Publié le
- 11/06/2026
- Temps de lecture
- 8min

Le 21 mai 2026, une vingtaine de directrices et directeurs Formation se retrouvaient au Comet Étoile à Paris pour le premier Breakfast Learning co-organisé par Comet et Pollen. Autour de la table : Nathalie Jacquet (Chief Learning Officer, Société Générale), Emmanuel Perez (Directeur Formation, TotalEnergies) et Stanislas Guerini (Partner chez Topics, ex-Ministre de la Transformation publique). Deux heures sans filtre sur une question que personne ne peut plus esquiver : comment former à l'IA, concrètement, et à la bonne vitesse ?
Ce qu'on en retient.
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1. Le rôle du L&D vient de changer de nature
Ce n'est pas une évolution de périmètre. C'est un changement de statut.
"Le Learning a longtemps accompagné les transformations. Avec l'IA, il conditionne désormais la capacité même des organisations à s'adapter."
Victor Carreau, Co-fondateur & CEO, Comet
"Former à l'IA, ce n'est plus un sujet de formation. C'est un sujet de survie. Et les équipes L&D sont en première ligne, pas comme prestataires, mais comme architectes de la transformation."
Julie Ranty, Co-fondatrice, Pollen
Les équipes L&D ne déploient plus des modules. Elles arbitrent sur la gouvernance des outils, négocient avec les équipes IT, s'impliquent dans des sujets de souveraineté des données. Des territoires qui n'étaient pas les leurs il y a encore deux ans.
Exemple concret : chez Société Générale, la CLO répond directement à la patronne de la tech. Ce n'est plus une fonction support, c'est une fonction stratégique.
2. Il y a trois révolutions IA, pas une seule
C'est Stanislas Guerini qui pose le cadre, et il change vraiment la façon d'aborder le sujet.
- IA prédictive : déjà ancienne (environ 10 ans), elle a transformé des métiers comme la maintenance industrielle. Beaucoup d'entreprises l'ont intégrée sans vraiment le nommer.
- IA générative : le copilote du quotidien. Elle améliore la qualité du travail et fait gagner environ 3 heures par semaine quand elle est bien utilisée.
- IA agentique : une IA qui agit, pas seulement qui répond. Elle peut réinventer des workflows entiers, des process, des organisations. C'est là que les impacts sur les compétences seront les plus profonds.
"Le taxi avait une carte papier, puis le GPS, un conseil qu'il fallait savoir critiquer ; l'agentique, c'est la voiture autonome. À chaque étape, le modèle de compétences change complètement."
Stanislas Guerini
"C'est comme se demander si l'électricité relevait de l'évolution ou de la révolution industrielle : on est clairement sur une révolution, peut-être d'une ampleur supérieure."
Stanislas Guerini
La leçon de l'histoire : quand l'électricité est arrivée, les usines ont d'abord calqué leurs anciens modèles organisationnels pendant 30 ans. Les gains réels ne sont venus qu'une fois tout repensé. Le même piège existe aujourd'hui pour les entreprises qui copient leurs anciens process au lieu de les transformer.
3. Ce que font concrètement les leaders
Deux cas, deux échelles, deux approches.
TotalEnergies a démarré sur ordre du COMEX dès 2023. L'objectif : former 30 000 personnes en présentiel en 3 mois. En pratique, cela a demandé plus de 70 formateurs externes formés en train-the-trainers, des pics à 800 personnes formées par jour, et un séquençage très clair : COMEX et top 700 en premier, représentants du personnel ensuite, puis tous les collaborateurs.
"On a clairement fait comprendre qu'à ce stade, l'IA était un exosquelette : elle ne remplace personne, elle permet de se concentrer sur les tâches prioritaires."
Emmanuel Perez, TotalEnergies
Société Générale est entrée plus tard, mais avec une ambition comparable. Six mois de cartographie par persona, une journée de formation en présentiel pour tous les Comex des BU (15 à 20 personnes par entité, 24 entités), et un déploiement All Staff via Pollen visant 80 000 des 100 000 collaborateurs, avec des cas d'usage spécifiques par famille de métiers.
"Sous le leadership de la patronne de la tech, on a décidé d'aller vraiment jusqu'au bout : former le top leadership en priorité, en présentiel."
Nathalie Jacquet, Société Générale
4. Les AI Champions : ça ne se décrète pas, ça s'entretient
Le point qui a le plus surpris dans la salle : les communautés d'AI Champions les plus actives sont celles qui se sont construites de façon organique, pas celles qui ont été pilotées de bout en bout.
Chez TotalEnergies, la communauté est passée de 300 à près de 5 000 membres sans programme officiel dédié. Les Champions les plus actifs challengent aujourd'hui les programmes de formation eux-mêmes. Le groupe travaille désormais à faire évoluer leurs fiches de poste pour reconnaître ces nouvelles responsabilités.
"C'est la seule communauté vraiment dynamique que je vois vivre ; elle va même bien plus loin que nos propres programmes de formation." Emmanuel Perez, TotalEnergies
Chez Société Générale, l'objectif est d'atteindre 100 AI Champions, en partant d'un noyau spontané de 15 à 25 personnes.
5. La gouvernance : qui tranche ?
C'est le sujet qui prend le plus de temps dans les coulisses et le moins documenté. Deux modèles ressortent des échanges.
TotalEnergies : la pédagogie comme arbitre. Sur 60 métiers à adresser, impossible de tout couvrir. C'est la fonction formation qui tranche les priorités. Pas l'IT seul, pas les métiers seuls.
Société Générale : une séparation claire des rôles. L'Université interne (Learning) porte la mise en œuvre et le succès du déploiement. L'AI Office définit la politique d'outils et la hiérarchie des contenus. Chacun est accountable sur son périmètre.
Sur la friction avec l'IT, Nathalie Jacquet est directe : "Je ne me bats pas sur chaque coup. Je regarde plutôt les nouvelles fonctionnalités des plateformes déjà commissionnées. Ça demande beaucoup de dialogue et des arbitrages tout en haut." Certains projets peuvent prendre jusqu'à 6 mois d'homologation, pour une solution qui peut ne plus être pertinente à l'arrivée.
6. ROI : la franchise qui fait du bien
Sur ce sujet, la salle a surtout apprécié l'honnêteté des intervenants.
Chez TotalEnergies, en phase d'acculturation, le ROI n'était pas l'objectif. En phase de pilotes métiers, le coût de la tech reste élevé et l'impact se mesure sur 2 à 3 ans.
Chez Société Générale, l'objectif est simple et assumé : que chaque collaborateur utilise sa licence au quotidien d'ici fin d'année. Pas de mesure de productivité prématurée.
"Notre objectif, c'est que chacun utilise sa licence au quotidien. C'est déjà un vrai objectif, le reste se mesurera au long cours."
Nathalie Jacquet, Société Générale
Un participant du groupe Longchamp a pointé quelque chose d'important : le temps gagné est un ROI majeur mais rarement mesuré. Ce qui compte vraiment, c'est ce qu'on décide d'en faire. Nouveaux projets, montée en compétence, voire semaine de 4 jours.
7. Le bon format, ce n'est pas forcément celui qu'on croit
Beaucoup de programmes IA restent bloqués au stade de l'acculturation. Ils n'atteignent jamais vraiment l'adoption. La distinction entre les trois niveaux est pourtant simple.
- Acculturation : formats courts, vidéos, snacking. Chez TotalEnergies, ce qui prenait 3 à 4 mois se produit aujourd'hui en 24 heures. Chez Société Générale, des contenus de 4 à 5 minutes distribués dans les campagnes RH au bon moment.
- Adoption : présentiel, live, cas métiers, interaction. C'est là que "j'ai compris le concept" devient "je sais comment l'utiliser demain matin".
- Transformation : managers et AI Champions comme relais. La dimension émotionnelle et l'esprit critique se forment dans l'interaction humaine, pas devant un écran.
"Avant, il fallait 3 à 4 mois pour construire un module ; aujourd'hui on peut le faire en 24 h. Mais tout dépend de l'objectif."
Emmanuel Perez, TotalEnergies
"Nous croyons à une formation portée par celles et ceux qui vivent les transformations. Former à l'IA exige autant d'expérience terrain que de maîtrise pédagogique."
Julie Ranty, Co-fondatrice, Pollen
8. Les managers de proximité : menacés ou réhabilités ?
La question revenait régulièrement dans la salle. La réponse des intervenants est unanime : réhabilités.
"Je crois exactement le contraire : il y a une formidable occasion de réhabiliter le rôle des managers de proximité, pris depuis des années entre le marteau et l'enclume."
Stanislas Guerini
Un cas concret illustre bien le propos : des développeurs avaient gagné en productivité individuelle grâce à un assistant de code, mais se déclaraient déçus collectivement. La raison : l'outil avait fait disparaître les rituels d'entraide. La solution a été de réintroduire des moments de partage humains. Quelque chose que seul un manager de proximité peut orchestrer.
"Être manager, c'est être humain : sur la dimension émotionnelle, l'IA n'a pas sa place pour l'instant."
Emmanuel Perez, TotalEnergies
Ce qu'on retient
"Sans l'IA, vous roulez sur une départementale ; avec, vous prenez l'autoroute. On perd un peu le paysage, mais on va de A à B beaucoup plus vite, c'est indispensable dans un business en mouvement perpétuel."
Emmanuel Perez, TotalEnergies
La formation à l'IA est le chantier prioritaire des organisations. Il reste largement sous-structuré. Voici ce qui fait la différence sur le terrain :
✅ S'impliquer dans la gouvernance et la souveraineté des données, pas seulement dans le pédagogique.
✅ Séquencer : top leadership en premier, représentants du personnel ensuite, all staff après.
✅ Choisir le bon format selon l'objectif : acculturer, adopter, transformer. Ce n'est pas le même outil.
✅ Laisser vivre les communautés d'AI Champions et les reconnaître formellement.
✅ Miser sur les managers de proximité comme relais humains de la transformation.
✅ Se préparer à l'IA agentique. La vague la plus structurante est encore devant nous.
"Personne ne doit avoir le sentiment de rester sur le quai : tout l'enjeu de ces échanges entre pairs, c'est de monter dans le train en marche."
Victor Carreau, Comet
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